Mon été avec SNV, une amie qui vous veut du bien

Publié le par Luscyhl

12h43 : j’arrive sur le parking de SNV. Secouée dans la voiture par d’interminables crevasses, de la taille d’un obus, toutes plus rapprochées les unes que les autres dès lors que l’on ose s’approcher un peu trop près. Une impression de no man’s land accompagnée de cette odeur de viandes brûlées. 5 à 6 camions d’animaux sont garés devant l’entrée. . Pas de doute, c’est bien ici. Et la course commence…

 

13h45 : Il faut maintenant se diriger vers le local à vêtements.

 

1ère mission : trouver à tout prix  un pantalon et une tunique ne s’approchant pas trop prêt du 46 ou 48. L’idéal serait un 38 mais après ma quête ultime du 1er jour, j’ai bien compris que cela était inespéré. Pantalons et tuniques entassés sur des centaines de cintres,  stockés dans un espace coincé entre deux chiottes et quelques vestiaires (malchanceux). Bousculades et moqueries (diverses et variées, quoique pas si variées…) des habitués.

J’ai compris tardivement que certains planquaient leurs fringues la veille pour avoir « les meilleures tenues » de tout SNV… ! « Ce qui a de bien avec les tuniques à 3 pressions, c’est qu’on peut y coincer son écharpe ! » Et alors ?!

Moi le soir, je suis bien plus préoccupée par le temps record que je vais mettre à me déshabiller pour fuir au plus vite de cet endroit submergé par le froid et la puanteur.  

 

De retour dans le préfabriqué pour chiotte de chantier, je peux enfin m’habiller. J’ai pas intérêt à traîner, les chefs d’équipe sont déjà fin près. Montres en main.

Vite, chercher ma clé pour ouvrir mon casier marquerisé avec mon nom et "découpe canard ». Moment de stress intense « Et si je n’ai pas ma clé ?! Qu’est ce que je vais dire au chef ?! Tout le monde va m’attendre à la chaîne pour commencer. On finira en retard. On va me détester ! Personne ne va vouloir s’asseoir à coté de moi à la pause. » Quelques mois de plus et j’aurai finit par me coller un ulcère à l’estomac à en vomir mon sang partout dans cette ignoble cahute.  

Mon jogging de lycée, un col roulé recouvert de mitons, une paire de chaussettes de sport, mes chaussettes de ski, un polaire Decath’ (dont je ne trouvais plus l’utilité jusqu’à maintenant), mes bottes, une charlotte et….le casque ! Blanc bien évidemment.

C’est à la couleur du casque que nous sommes identifiés. Blanc, simple manœuvre ; vert, chef d’équipe (et il aura fallu tant d’années pour ce verdoyant casque) et rouge : chef de chaîne

Un dégradé de couleur pour une hiérarchie sociale.

 

12h58 : me voila dans le hall tel un bibindome. Michelin n’a cas bien se tenir.

Un regard sur la pendule, hochement de la tête du chef, un bref « allez il est l’heure, on y va »  à peine audible et c’est parti pour huit heures. Minimum.

En silence et sans aucune expression sur les visages, nous montons les escaliers pour les redescendre de l’autre coté. Un mélange moite nous envahit : une chaleur étouffante mêlée à l'humidité  et l'odeur de volailles grillées.

Nous marchons dans un 1er temps dans les pédiluves. Plus les jours passent et plus je me dis qu’ils ont d’ailleurs une étrange ressemblance avec des abreuvoirs à vaches. Peut-être pas si étrange que ça ?! Nous nous lavons les mains un par un, les uns derrière les autres.

Au revoir lumière naturelle. En route pour le sous-sol et l’autarcie tamisée aux interminables néons industriels.

Nous avançons en direction des frigos géants, volet battant en plastique sur volet battant en plastique. Sur les murs, on aperçoit des stalagmites. Un rapide coup d’œil sur le thermomètre : -2°C. Quelque chose me dit que mes intestins ne vont pas encore aimer cette journée…

 

Puis arrive enfin… la pointeuse ! L’élément phare de l’usine ! Attendre son tour, en se disposant bien l’un à la suite de l’autre avant de pouvoir taper à l’ordinateur son numéro. Je suis désormais « 25863 ».

Il ne faut pointer ni trop tôt ni trop tard ! Car tout peut basculer au quart d’heure précédent ou au suivant. Chacun a sa petite technique. « Moi quand j’arrive, je pointe à l’ordinateur de la découpe canard puis quand je repars, je pointe à la découpe poulet ; elles ont 5 minutes de décalage ;) » Ok Dominique. « Moi pour faire passer le temps, je vais me laver les mains discrètement à 21h01, comme ça, j’ai un quart d’heure de plus de comptabilisé » Merci Sébastien.

Il m’est arrivé certains soirs de ne même plus me souvenir si j’étais bien passée par la pointeuse avant mon départ. Je demande alors à un autre intérimaire qui a travaillé avec moi aujourd’hui : « Hey, j’ai pointé ou quoi ? Mon cerveau est figé. Impossible de me souvenir. »

 

L’organisation autour des chaînes de découpe, je pourrai la décrire sur des dizaines de lignes :

Des ouvriers de tout genre que l’on rencontre : généreux, atypiques, beaufs, drôles, culpabilisants, aigris, baddants, compréhensifs, exécrables ou nostalgiques.

De la pause, des clans et des places que chacun s’est auto attribué.

Des postes de travail insoupçonnés (impression manuelle des dates de péremption par exemple).

De la blancheur lugubre de l’environnement et du contraste frappant avec les ouvriers sénégalais. Comme pour  refléter et mettre en évidence ces emplois ingrats et sous payés de centaines de travailleurs de l’ombre.  

Des caillots de sang et des morceaux de viande déchiquetés sur les murs, les chaînes, nos blouses, nos bottes et nos mains.

De la pression, des propos voire des insultes, des directives ordonnés par les caques verts.
Des gants en maille, des couteaux, des fusils et des hacheurs. Tel un porno à petit budget.

Des multiples pendules présentes dans une seule pièce.

De l’importance des minutes qui se sont écoulées et de celles qui restent à tuer.

Publicité

Publié dans Sur la ligne blanche

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article