Jean Louis Fournier - Où on va Papa ?
Ami et complice de Pierre Desproges en réalisant notamment les épisodes de La minute nécessaire de Monsieur Cyclopède, créateur de La Noiraude, écrivain populaire et sarcastique, Jean Louis Fournier décroche le grand prix littéraire Femina pour son livre intitulé "Où on va Papa ?" dans lequel il décrit sa relation avec ses deux fils handicapés.
Extrait choisi :
"Quand on parle des enfants handicapés, on prend un air de circonstance, comme quand on parle d'une catastrophe. Pour une fois, je voudrais essayer de parler de vous avec le sourire. Vous m'avez fait rire, et pas toujours involontairement.
Grâce à vous, j'ai eu des avantages sur les parents d'enfants normaux. Je n'ai pas eu de soucis avec vos études, ni votre orientation professionnelle. Nous n'avons pas eu à hésiter entre filière scientifique et filière littéraire. Pas eu à nous inquiéter de ce que vous feriez plus tard, on a su rapidement que ce serait : rien.
Et surtout, pendant de nombreuses années, j'ai bénéficié d'une vignette automobile gratuite. Grâce à vous, j'ai pu rouler dans des grosses voitures américaines.
Depuis qu'il est monté dans la Camaro, Thomas, dix ans, répète, comme il le fait toujours : « Où on va, papa ? »
Au début, je réponds : « On va à la maison. »
Une minute après, avec la même candeur, il repose la même question, il n'imprime pas. Au dixième « Où on va, papa ? » je ne réponds plus...
Je ne sais plus très bien où on va, mon pauvre Thomas.
On va à vau-l'eau. On va droit dans le mur. Un enfant handicapé, puis deux. Pourquoi pas trois...
Je ne m'attendais pas à ça.
Où on va, papa ?
On va prendre l'autoroute, à contresens.
On va en Alaska. On va caresser les ours. On se fera dévorer.
On va aux champignons. On va cueillir des amanites phalloïdes et on fera une bonne omelette.
On va à la piscine, on va plonger depuis le grand plongeoir, dans le bassin où il n'y a pas d'eau.
On va aller à la mer. On va au Mont-Saint-Michel. On ira se promener dans les sables mouvants. On va s'enliser. On ira en enfer.
Imperturbable, Thomas continue : « Où on va, papa ? » Peut-être qu'il va améliorer son record. Au bout de la centième fois, ça devient vraiment irrésistible. Avec lui, on ne s'ennuie pas, Thomas est le roi du running gag.
Que ceux qui n'ont jamais eu peur d'avoir un enfant anormal lèvent la main.
Personne n'a levé la main.
Tout le monde y pense, comme on pense à un tremblement de terre, comme on pense à la fin du monde, quelque chose qui n'arrive qu'une fois.
J'ai eu deux fins du monde.
Quand on regarde un nouveau-né, on est admiratif. Comme c'est bien fait. On regarde ses mains, on compte ses doigts minuscules, on s'aperçoit qu'il y en a cinq à chaque main, même chose à chaque pied, on est sidéré, pas quatre, pas six, non, juste cinq. C'est chaque fois un miracle. Et je ne parle pas de l'intérieur, encore plus compliqué.
Faire un enfant, c'est un risque à courir... On ne gagne pas à tous les coups. Pourtant, on continue à en faire.
Chaque seconde sur Terre, une femme met un enfant au monde... Il faut absolument la retrouver et lui dire qu'elle arrête."